Beaucoup de photographes ne jurent que par le portrait et je les comprends très bien. Il y a dans la photographie de portrait toute une sensibilité que l’on peut aller chercher chez notre modèle et qui peut se transposer une fois sur l’image. Ce n’est pas pour rien que dans les débuts de la photographie, certaines personnes craignaient de voir leur âme volée par l’appareil photo.

Porte-broche - Collection du Musée Stewart
Porte-broches © Collection du Musée Stewart

Je crois néanmoins que l’on peut avoir ce même type d’approche dans la photographie d’objet. Les objets ont une utilité, un vécu. J’essaie toujours de garder ça en tête lorsque j’en photographie. J’en entends déjà parmi vous qui se disent qu’à la différence du portrait, les objets sont inanimés et sans âme. Je suis essentiellement un photographe portraitiste, du coup je peux difficilement nier cette vision du portrait. Toutefois, un humain est techniquement parlant un «objet». Ce qui le différencie, c’est notre interprétation psychologique de ce dernier. Quand on voit quelqu’un sourire, on fait une association de ce que nous voyons avec nos émotions. Mais au fond, c’est juste un «objet» doté de muscles qui contracte ceux de son visage pour former un sourire.

Qu’est-ce qui nous dit que cette émotion est réelle? Après tout, ce n’est pas le propre des comédiens de faire semblant de ressentir des émotions? Ce qui la rend «réelle» c’est notre interprétation émotive. C’est pour cela que nous pouvons ressentir de l’empathie lorsque nous regardons un film où la scène qui se déroule est triste, et ce, même si l’on sait pertinemment que ce n’est pas réel, que c’est juste un film. Je crois qu’on peut également avoir cette forme de sensibilité quand on photographie un objet.

Walter PPK
Walter PPK © Collection du Musée Stewart

Dans ma pratique photographique, j’ai été amené à faire de la photographie muséale. Cela a été pour moi une forme de révélation. J’ai longtemps travaillé dans le monde des musées, mais c’était la première fois que je voyais les artefacts de cette façon. Dans la photographie muséale, l’important est de mettre en valeur l’objet tel qu’il est. C’est un type de photographie très technique puisque l’on cherche à reproduire les couleurs le plus fidèlement possible, faire ressortir les matières, etc. Bien que ce ne soit pas le type de photographie où la créativité est la plus sollicitée, l’âme de l’objet fait le travail.

Dans le cas d’un artefact historique, j’essaie de garder en tête son vécu. À quoi servait-il? Permettait-il de sauver des vies ou de les enlever? Il m’est arrivé de photographier des armes de différentes époques. Certaines d’entres elles sont esthétiquement très jolies et travaillées. Toutefois, je garde toujours à l’esprit que la fonction première de ces objets est de tuer des gens. Si je photographie des objets d’art, j’essaie de me demander ce que l’artiste avait en tête au moment de réaliser son œuvre. Je cherche l’émotion qu’il vise à transmettre et je tente de la mettre de l’avant dans ma photographie.

En somme, je crois que la crainte que les gens avaient dans les débuts de la photographie de se voir voler leur âme tient du fait que la photographie comme art visuel permet de mettre de l’avant l’essence même d’un moment, d’une personne ou d’un objet. Il s’agit pour moi d’une finalité en soi dans mon travail. Je cherche à immortaliser l’âme dans le temps au-delà de la mort et de la dégradation d’un objet.